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En janvier 2002, dans la Revue de la défense nationale, l’article intitulé " la crise des armées " constate un essoufflement du modèle
militaire. La thèse défendue affirme que la discipline est relèguable au second plan, derrière la compétence, sous les coups de boutoir d’une société civile en évolution à laquelle il
semble indispensable de coller dans tous les domaines. " Je t’obéis parce que tu es compétent et parce que tu reconnais que je le suis " peut-on lire pour expliquer, en partie,
les difficultés que rencontre l’institution. Parallèlement, devant une promotion du CSEM, lors d’un témoignage sur les opérations extérieures, un chef de corps affirmait : " les
vols bleus sont un constat d’échec ". La contrainte, même dans son aspect pédagogique, ne serait donc plus de mise, quelle que soit la faute constatée. Il déclarait plus avant :
" le poisson pourrit toujours par la tête ". Une fois encore, les chefs, quel que soit leur niveau de responsabilité, semblent coupables de tout dérapage.
La désobéissance, ou pour le moins l’individualisme, irait donc de soi. Ne faut-il pas s'en inquiéter alors que l'engagement opérationnel est particulièrement exigeant ?
Parce qu’il est un gage incontournable de la réussite en opération mais qu’il semble tous les jours un peu plus galvaudé, le principe de l’autorité doit être rétabli. La hiérarchie
demeure une science exacte que la compétence doit appuyer et non remplacer.
L’état des lieux de la dilution du principe de l’autorité est éloquent sans pour autant avoir un équivalent systématique dans la société civile. Il nous faut sortir de ce schéma pour
retrouver plus de cohérence opérationnelle.
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L’armée de terre s’est enfermée dans un système préjudiciable à son efficacité quotidienne car il confond rapports humains cordiaux et diminution de la
notion d’obéissance.
Après avoir beaucoup écrit, à juste titre, sur les devoirs du chef, ceux du subordonné ont été survolés et il est intéressant de rappeler le devoir d’obéissance dans la lettre et dans
l’esprit. Quelles que soient sa position et son ancienneté, un subordonné se doit d’exécuter fidèlement les ordres d’un supérieur. Comment est-il possible qu’une région terre prenne des
initiatives qui ne suivent pas les 14 mesures du CEMAT ? Pourquoi, lors d’un exercice au CEPC, un chef tactique, au mépris de toute cohérence, ne remplit-il pas la mission qui lui
est fixée mais s’arroge le droit de s’en attribuer une autre ?
En outre, les relations envers un supérieur doivent être empreintes de courtoisie et respect, non exclusive d’une certaine camaraderie. Or, cela a tendance à se perdre. Nombreux sont les
exemples de militaires de tout niveau qui ne saluent plus, se contentent d’un simple " bonjour " ou s’emportent ouvertement devant un supérieur. Or les marques de respect,
simples mais essentielles, font le ciment de notre institution. Comment avoir confiance, en particulier en opération, en un subordonné qui baisse la tête pour ne pas saluer et se place
ainsi quotidiennement en position de rejet vis à vis de l’autorité? Comment considérer un subordonné qui hausse le ton pour faire valoir ses idées sinon comme un franc tireur?
Venons-en à l’esprit. L’initiative devrait caractériser le plus grand nombre d’entre nous car elle permet d’aller au-delà de la simple lettre en tirant partie de la réflexion de chacun.
Néanmoins une dérive apparaît de plus en plus : la volonté des subordonnés de n’exécuter que ce qui émane d’eux même. En corollaire, les susceptibilités sont maintenant tellement
exacerbées qu’un chef sera considéré comme cassant et distant s’il ne prend pas en compte toutes les suggestions qui lui sont faites ou s'il fait la moindre remarque concernant un
comportement déplacé.
Paradoxalement, dans leur volonté de ne s’intéresser qu’au commandement, les armées se sont liées les mains par l’adoption de mesures entretenant un " brouillard " dans le
principe de l’autorité.
La sémantique militaire entretient le flou par l’utilisation de termes ambigus. Il existe une chaîne d’experts laissant à penser que tout autre n’est pas qualifié. Cet expert
" manage " plus qu’il ne commande alors que, dans les faits, il donne bien des ordres. Ces mêmes ordres se transformant souvent en directives dont on ne sait plus si elles
doivent être véritablement exécutées ou considérées comme un guide dont on peu plus ou moins s’écarter en fonction de l’humeur du moment. Enfin, en dehors du strict format des ordres
d’opération, l’expression " je veux " semble être bannie car rugueuse. Elle n’est pourtant que l’expression d’une volonté et d’un choix, prérogative du chef.
Parallèlement, les moyens réglementaires dont dispose un supérieur sont maintenant devenus peu opérant car paradoxalement trop coercitifs. Le fait d’associer systématiquement déroulement
de carrière et punition tend à paralyser un système pourtant à l'origine assez souple. Sanctionner un militaire revient à bloquer son avancement pendant plusieurs années et parfois de
façon dramatique. Dès lors, l’emploi de la punition se fait avec parcimonie mais prive d’autant les militaires de moyens de réparation vis-à-vis des erreurs et manquements dont ils font
l’objet de la part de leurs subordonnés.
La dichotomie entre buts et moyens existe et conduit à un véritable recul de la notion d’obéissance. Cette évolution est, de surcroît, jugée inéluctable voire indispensable car
prétendument calquée sur la société civile. Cette dernière, pourtant creuset de futurs soldats, aurait en effet brisé toutes les barrières ou tous les repères.
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L’Armée reflète en partie la société car elle y puise ses forces vives mais elle possède toujours ses caractéristiques propres. Il n’est donc pas nécessaire qu’elle suive tous les
mouvements ou, pire encore, qu’elle en invente sous couvert d’adaptation.
Il ne faut pas se tromper et considérer le délitement du principe d'autorité dans le civil comme un fait allant de soi. Nombreuses sont les entreprises à remettre au goût du jour ou à
pérenniser la notion de chaîne hiérarchique. Le tutoiement et l’emploi du prénom, courants au sein de ces sociétés, ne sont qu’une façade derrière laquelle sont présents de nombreux
symboles très marquants :
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- les insignes de grade sous forme de bandes patronymiques enrichies de logos en fonction de l’ancienneté ou du poste détenu,
- les tenues vestimentaires obligatoirement propres à l'entreprise,
- les marques de déférence formelle et une attitude courtoise envers les responsables,
- les sanctions infiniment plus coercitives que dans les armées puisqu’elles peuvent déboucher sur un licenciement.
Puisque le schéma civil retenu est inexact, l’actuelle dérive des armées qui s’y adossait n’a plus de sens. Dans l’article cité en introduction il est écrit :‘’pourquoi se couler
dans un moule militaire rigide, alors qu’un schéma plus souple permet d’être à l’aise et de mieux exercer son métier ?’’. D’une part le schéma évoqué n’est pas aussi souple que cela.
L’adaptation de nombreux militaires serait sûrement difficile. D’autre part le moule militaire n’est pas rigide mais strict ce qui lui est nécessaire pour satisfaire aux exigences
opérationnelles. Lors de ses combats en 1915, Erwin Rommel, jeune officier d’infanterie, constatait déjà l’impérieuse nécessité de l’exigence envers ses subordonnés. Il y a donc un pas
entre rigidité et rigueur qu’il ne faut pas franchir trop vite au prétexte de la modernité et de l’efficacité.
Notre institution doit préserver ces spécificités car l’engagement opérationnel le réclame. Plusieurs pistes sont possibles.
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La place du chef et l’obéissance sont essentielles à la réussite des opérations. Elles doivent être réaffirmées et pour cela les moyens réglementaires doivent être réaménagés.
Lors d’un engagement, quelle qu’en soit l’intensité, des vies sont en jeu et la coordination est exigeante. A ce titre, il est alors impensable de remettre en question les ordres donnés
ou de les appliquées que partiellement au prétexte qu’une interprétation personnelle semble plus opportune. Les unités ont besoin de cohésion et de cohérence dans l’action. Les leçons
tirées des exercices au CENTAC démontrent clairement cette nécessité afin d’éviter toute confusion. Au-delà des exercices, la réalité, toute récente, est encore plus parlante.
Il semble alors nécessaire de combattre avec force l’idée d’une obéissance remise d’emblée en cause au motif d’une éventuelle incompétence. Tout chef est placé dans une situation à la
suite d’une formation, parfois longue, qui lui confère une compétence qui, sauf manquement dûment constaté, n’a pas à être mise en doute par un subordonné. L’inverse reviendrait à
remettre en question l’efficacité de la chaîne de formation ainsi que la pertinence de tous les écrits sur le style de commandement.
Parallèlement, puisqu’un supérieur assume la responsabilité d’une décision finale, il importe bien de respecter son choix et de ne pas y trouver malice s’il ne correspond pas aux
propositions d’un subordonné. Gardons tous à l’esprit que notre vocation reste l’engagement opérationnel en haute intensité. La tergiversation et les états d’âme y sont proscrits sauf à
mettre en danger des vies humaines et la réussite d’une mission. Cet état d’esprit s’acquiert dans le travail quotidien et n’est pas exclusif de rapports humains cordiaux et d’un dialogue
nourri. Rommel, parmi d’autres, a cruellement fait l’expérience du non respect des ordres. Celui-ci peut mettre en péril une unité entière mais, de façon plus dramatique, l’échelon
supérieur et les voisins qui comptaient sur une action bien définie. N‘hésitons pas alors à appeler les choses par leur nom, en particulier les ordres. " Je veux " doit demeurer
un moyen d’expression du chef.
Afin d’appuyer les chefs dans l’exercice de leur commandement, une refonte de l’emploi de notre système de sanction doit être poursuivie. Certaines mesures viennent d’être annoncées et
instaurent, pour tous, un nombre de jours d’arrêt en deçà duquel aucune mention n’est faite dans le dossier de l’intéressé. Ceci offre l’avantage de pouvoir jouer sur toute la gamme du
règlement de discipline générale, sans recourir systématiquement au traditionnel et ô ! combien inutile avertissement oral, mais aussi sans ralentir inutilement des carrières. Il
s’agit là d’une sorte de droit à l’erreur salvateur. N’hésitons donc plus à utiliser ce règlement. Loin de culpabiliser systématiquement les chefs, responsabilisons plutôt les subordonnés
et n’hésitons plus à les mettre face à leurs contradictions ou erreurs quand ils se sont volontairement mis en marge des ordres reçus. Il ne s’agit nullement de brimade mais à la fois
d’un principe pédagogique et du respect d’une chaîne de commandement. Dès lors, afin de conserver la cohérence de cette chaîne et l’image qu’elle doit avoir, il importe, après un examen
objectif des faits, de soutenir tout demandeur de punition en évitant le recours au motif le plus bas au prétexte qu’il ne brisera aucune carrière. Cet appui participe notamment au
sentiment de reconnaissance nécessaire à tout soldat.
Il faut aller plus loin et tenter de prévenir avant d’avoir à guérir. Pour cela la formation initiale, à tous les niveaux, doit s’attarder, avant l’exercice du commandement, sur
l’obéissance et le caractère sacré de la mission. Avant de mettre l’accent sur la nécessité de dialogue, réapprenons à remplir une mission selon les choix de nos chefs. Le dialogue
préalable certes, mais une fois qu’un ordre est donné il ne doit plus être une base de discussion. Cela nécessite certainement d’aller contre un courant actuel qui met l’individualisme en
exergue. A ce titre, si les écoles de formation ont sûrement un rôle à jouer, l’exemple des anciens est tout aussi déterminant, à condition que les " anciens " soient sur la
bonne voie. Restons vigilants et n’oublions pas que parfois " l’ancienneté est le privilège des ânes. "
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La discipline est hétérogène au sein nos armées. La cohérence s’en ressent. Le travail quotidien y est parfois plus pénible.
Gardons à l’esprit que le principe d’autorité verticale, souvent décrié, à mon avis à tort, offre l’avantage de donner un schéma et des ordres clairs. Il permet de réduire une partie de
ce " brouillard de la guerre " et favorise la réactivité. Il n’exclut pas pour autant la concertation et demande rigueur, respect et dévouement.
Lors d’une récente intervention, le chef d’état-major de l’armée de terre, soulignait la nécessité pour notre armée de dépasser le stade de la professionnalisation pour devenir
professionnelle. Le moment paraît opportun pour réaffirmer et, sans doute réapprendre, des comportements simples décrits dans nos règlements. Sachons nous remettre en question en
reconnaissant l'obéissance comme indispensable au succès de nos forces et, partant, soyons des repères pour les plus jeunes.
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